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Bleu&Rouge
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Genre : Fantastique
Format :

Informations édition :

Auteur : K.HEVA
Illustrateur :
Editeur France : The book edition
Première éd. : 2011

Recommendations :

Age conseillé : +18
Prix public : 14.76€

Compléments :

Nombre de tomes : 1/?
Nombre de pages moyennes : 364

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SYNOPSIS :

Thomas était un enfant calme et studieux. Devenu adolescent, il sombre dans la débauche, la prostitution, la drogue et la folie. Son jeune demi frère Johann demeure impuissant à l’atteindre et souffre du rejet systématique de son ainé. Malgré la violence de leurs altercations, Johann espère toujours retrouver son frère tel qu’il était avant sa déchéance.

EXTRAIT :

… Dans ce désert…

De ma vie, de toute ma courte vie… Je n’ai jamais eu le cœur aussi vide, de toute ma vie. Sais-tu ce qu’est le Désert où tu m’as abandonné ? C’est une étendue de glace à perte de vue. Le ciel y est sombre et sans astres comme une immense mer d’encre au-dessus de ma tête. Il n’y a pas de bruit, de trace, d’odeur… Hormis celles de mes larmes et l’empreinte de mon corps enseveli sous la neige. Hormis les claquements de mes genoux et de mes dents. Mes doigts endoloris n’existent plus. J’ai un immense trou béant dans la poitrine où l’hiver infiltre en moi ses morceaux de glace aussi tranchants que des éclats de miroirs. À chaque battement de mon cœur, ils me déchirent les artères. Tu m’as laissé dans un désert sans la moindre oasis où me réfugier. Tu m’as laissé dans un désert où je vais disparaître. Je t’en prie… Viens me chercher. Viens me chercher.

- 1 -
LE NOUVEAU MONDE

Voilà, c’est cet immeuble en briques rouges et ocre, une antiquité délabrée au milieu de ces nouvelles architectures carrées et lisses. J’ai tourné deux mois avant de le trouver, celui-ci est idéal. C’est un vieux truc avec une façade à rebord à chaque étage, au cas où quelqu’un comme moi aurait envie de passer par une des fenêtres pour atteindre un de ces fameux rebords et menacer de se jeter dans le vide si on ne te ramenait pas à moi. C’est un bâtiment abandonné, squatté par quelques immigrés — clandestins ? — survivent ici entre hommes. Je pousse la porte du hall d’entrée, un assemblage de fer et de verre rayé et tagué. Je la referme doucement, je ne veux pas qu’elle claque et alerter les squatteurs. Le hall est couvert d’une couche d’au moins dix centimètres de poussière et de détritus, les restes de rangées de boîtes aux lettres, qui dans une vie antérieure étaient peintes en orange, m’accueillent de leurs portes défoncées et cabossées. Je grimpe l’escalier, mon corps se met à trembler, j’ai le trac ? J’ai peur ? Je hais cette sensation… Je me souviens de tous ces psys qui m’ont interrogé… Ils ont transformé mes propos en délire d’adolescent traumatisé… Je les hais et toi aussi je te hais. Il m’arrive de te haïr au point d’en vomir, mais il y a bien plus écœurant que cela, c’est ce sentiment qui me ronge d’amertume, qui est en train de me faire perdre toutes mes couleurs.

Il n’y a que sept étages à monter mais cela me semble sans fin. Je me mets à grimper les marches quatre par quatre, le flingue serré dans ma main droite, la sueur perle sur mon front, je n’arrive pas à desserrer la mâchoire. Soudain, j’ai l’impression qu’il va glisser entre mes doigts, j’enfonce la crosse au fond de ma paume, j’entends du bruit en bas et m’arrête aussitôt le souffle court. Je me penche doucement sur la rambarde et écoute attentivement les bruits de l’immeuble. Les sonorités d’une langue saharienne remonte la cage d’escalier, puis le claquement de la porte du hall d’entrée. Ils sont sortis. Je n’en peux plus, il faut que je me pose.

Je m’assieds sur une marche jadis couverte de tomettes, la tête entre les genoux, la sueur me coule dans les yeux et je l’essuie de ma main libre. Ma bouche est sèche, ça me tire dans la gorge, je m’effondre en larmes, mes lèvres murmurent mais rien ne sort de ma gorge asséchée. Tu m’as traité en étranger si longtemps, que le jour où tu t’es décidé à me regarder, puis à me toucher, puis à m’embrasser, mon cœur et ma tête ont pris feu, un horrible brasier qui refuse de s’éteindre. Je pense à toi de cette manière qui me consume. Je suis complètement malade. J’essuie encore une fois mes larmes et me redresse, je ferme les yeux et prends une profonde inspiration. La tension redescend, le gun est toujours dans ma main, je suis un jeune homme désespéré, déséquilibré, désaxé et décidé. Je monte ces marches, mon objectif bien en tête, je suis comme un funambule, je ne peux aller que droit devant moi. Enfin arrivé au septième étage, je m’enfonce tout au fond du couloir, je défonce la porte du dernier appartement en deux kicks et j’entre. La lumière filtre à travers l’unique fenêtre du petit studio. Ça sent le renfermé, le moisi. À peine quelques pas me séparent de mon objectif, au cas où j’aurais un doute, j’essaye d’imaginer la vie sans toi. Je n’y arrive pas. Ok, à la vie à la mort, pour toujours et jamais.

Je m’avance dans la pièce. Soudain, mon champ de vision détecte un mouvement, je sursaute aussitôt. D’instinct mes yeux s’ouvrent grand et mes pupilles se dilatent pour augmenter mon acuité visuelle, je fixe la pénombre, les mots « il y a quelqu’un ? » n’ont pas le temps de sortir, je viens d’apercevoir l’objet de mon trouble, c’est mon reflet dans le fossile d’un miroir mural. Naturellement, je soupire de soulagement. Ah, je me demande comment tu vas réagir en voyant ce que je suis devenu. Je n’ai plus quinze ans, c’est sûr que j’ai changé !

Je m’approche du miroir et mes yeux se posent sur les fêlures, je me demande comment ce truc peut encore tenir debout ? Hum, je tire une de ces têtes, mon visage a perdu de sa rondeur, mais toi aussi, cinq ans en tôle, forcément tu as changé, j’essaye de t’imaginer la tête rasée…

Je crois que le moment est venu, c’est simple, il suffit de mettre un pied devant l’autre et de ne penser à rien. Le bois de la fenêtre est à moitié moisi et la peinture s’est effritée, c’est une de ces fenêtres pas pratiques aux volets qui se replient sur eux-mêmes. Ok, ouvrons, la lumière soudaine s’engouffre dans la pièce et éblouie mes yeux bleus, je détourne la tête en plissant les paupières, une rafale de vent vient me fouetter le visage et jette mes cheveux blonds en arrière, puis le vent repart, mes cheveux retombent sur mes épaules et quelques mèches viennent se coller sur mon front humide. Un temps idéal, en parfaite concordance avec mon état d’esprit, on est en plein romantisme. Je lève la tête, les nuages sont bas et ne vont pas tarder à cracher une pluie torrentielle. Super. Je passe de l’autre côté de la fenêtre, le rebord est à peu près de quarante-cinq centimètres côté rue. Je me mets dos au mur et avance doucement sur la corniche, je dois atteindre l’extrémité droite du bâtiment cinq mètres plus loin, je rase le mur, m’immobilise aussitôt à la moindre rafale qui menace, enfin j’atteins l’arrête. Je jette un coup d’œil en bas, bientôt, des passants vont me remarquer, et cette banale histoire qui à l’air de commencer par un type qui veut se jeter du haut d’un immeuble va se transformer en fait divers dans les journaux. Je m’assieds les jambes dans le vide. Le vent siffle à mes oreilles. Je sors mon téléphone de mon vieux sac à dos gris et compose le numéro de ton avocat.


* *
*


À chaque fois que je pense à toi… J’ai cette insupportable sensation de vulnérabilité totale. Aujourd’hui et même après ces années… Je ne comprends pas comment ta simple évocation a pu faire basculer ma vie le long de ce puits putride où je décrépis. Comment as-tu fait pour me fracasser d’un simple regard ? Pour me faire ramper d’horreur et de dégoût devant tes sourires ? Chaque nuit, j’y pense en fixant le plafond de ma cellule. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour échapper à ça… Et je n’ai pas pu m’en empêcher.

Tous mes talents, toutes mes capacités se font balayer face à toi. Bon sang… Je n’arrive pas à me convaincre que ces souvenirs lointains sont les miens. Ma vie avant toi… C’était juste me perdre dans mon imagination d’enfant… Seul, dans le paysage de pierre rouge de l’Utah. Je n’aimais pas jouer avec les autres gosses. Bon sang, je suis né dans le trou du cul des États Unis… J’aurais pu y grandir et y vivre tranquillement. Non… Il a fallu qu’on me fasse sauter l’Atlantique. Il a fallu que je croise ton regard et que je commence à ramper en souriant.

Ma mère faisait ses études à Salt Lake City. Elle est née d’un père britannique, blond aux yeux bleus et d’une mère thaïlandaise. Mon père est navajo. Elle était fiancée à un autre et n’a pas hésité à m’abandonner à la famille de mon père, j’ai donc passé une partie de mon enfance dans la réserve indienne d’Utah, élevé par ma grand-mère après que mon père ait épousé une autre femme. J’étais solitaire comme gamin. Je restais seul, captivé pendant des heures devant des choses que je trouvais fascinantes… Au point que les gens me prenaient pour un simplet. En arrivant en France… Mes professeurs particuliers m’ont mis dans la case « génie surdoué ».

L’équipe de psys qui m’a longtemps encadré désigne la mort de mon père comme l’élément perturbateur à l’origine de tous mes comportements agressifs et déviants. J’avais onze ans quand c’est arrivé. Je n’aime pas y penser, je ne sais plus combien ils étaient, ni à quoi ils ressemblaient, je suis juste resté paralysé de peur à les regarder le battre à mort. Je suis un enfant illégitime, je ne portais pas son nom mais celui de ma mère et il était trop jeune pour avoir un testament, c’est pourquoi après sa mort, ma grand-mère reprit contact avec cette dernière. Celle-ci sortait d’un divorce et se retrouvait avec un enfant à charge, son job de femme d’affaires l’envoyait aux quatre coins du monde. Elle pensa que son enfant chéri aurait besoin d’un grand frère, elle aurait mieux fait de m’envoyer un tueur à gage.

Je ne savais rien de cette femme et j’avais à peine douze ans lorsqu’on m’annonça que j’allais quitter mes contrées rocailleuses pour aller vivre dans un pays qui s’appelait la France et que je ne savais même pas situer sur un planisphère. Toutes sortes d’interrogations me retournaient les méninges. Quel genre de femme peut-elle abandonner son bébé pour ne pas compromettre son mariage ? J’allais très vite comprendre qu’elle avait épousé ce type pour sa fortune, pour son business, qu’elle lui avait fait cracher tout ce qu’elle pouvait et qu’elle avait obtenu un bon paquet de fric et des parts d’actions importantes grâce à son divorce.

N’allez pas croire que cette femme ait fait le déplacement pour venir me chercher, ça ne s’est pas passé comme ça. J’ai quitté la maison de ma grand-mère, accompagné par un de mes oncles avec pour seul bagage, un vieux sac contenant quelques vêtements et bracelets que ma grand-mère avait confectionné pour moi. J’ai aperçu Salt Lake City entourée de ses banlieues vertes depuis le périphérique en direction de l’aéroport, mon oncle m’a mis dans l’avion sans un mot, casse-toi, tu faisais tâche dans notre famille, et voilà.

J’ai suivi mon oncle bien gentiment alors que j’aurais pu m’enfuir, j’étais tellement docile à l’époque, pour moi, c’était une punition, j’ai regardé mon père se faire tabasser sans bouger le petit doigt, tétanisé et incapable d’appeler à l’aide, ce qui m’arrivait était bien plus clément que ce que je méritais dans mon esprit. Mais ça ne m’a pas empêché de pleurer tout le long du vol, de pleurer comme un gosse. Aujourd’hui, cela me paraît si lointain, je me demande si cet enfant dans l’avion a réellement existé.

Quand l’avion a atterri, j’ai fondu en larmes à nouveau, j’avais peur, j’étais mort de trouille. Les hôtesses ont usé de sourires, de mots aux tons rassurants pendant plus d’un quart d’heure, elles étaient toutes autour de moi, fatiguées mais attendries par les sanglots d’un jeune navajo, paniqué à l’idée d’entrer dans un monde inconnu. J’étais vraiment un trouillard…

J’étais un ignorant, un de ces ploucs sortit du trou du cul des Etats-Unis et je me retrouvais en moins de vingt-quatre heures et sans autre préavis jeté dans le pays de la culture, la France. Heureusement, deux hôtesses restées à mes côtés, me tenaient la main, me parlaient de leur accent monotone en anglais, que je ne comprenais pas non plus jusqu’à ce qu’une femme surgisse devant moi, et me serre dans ses bras. Je ne l’ai pas vu venir vers moi car je fixais le sol pour cacher mes yeux gonflés aux voyageurs qui me dévisageaient.

Tout d’un coup, cette femme me serrait dans ses bras en prononçant des mots inconnus, avant sa voix, c’est son parfum qui m’a le plus marqué. Je respirais du parfum pour la première fois, cela m’a d’abord fait tourner la tête, puis ça m’a enivré. Elle recula et je pu la regarder, une femme mince à peine plus grande que moi et beaucoup plus jeune que ce que j’avais imaginé, la peau blanche et les cheveux noirs légèrement ondulés, ses pommettes étaient saillantes, ses yeux noirs bridés comme les asiatiques. Ses lèvres pulpeuses et son nez droit et fin étaient occidentaux. Elle portait un tailleur noir en soie naturelle qui épousait parfaitement les formes de son corps, du sur-mesure, maquillée à l’occidentale, un trait de eye-liner sur les paupières et les lèvres peintes en rouge mat. Ses cheveux étaient ramassés en un chignon tressé, ce qui lui donnait un air de rigueur incontestable.

Je la trouvais incroyablement belle, elle vit mon hébétement et me lança un sourire chaleureux, plein d’affection. Les hôtesses saluèrent ma mère et au vu de leur façon de me regarder en parlant, elles lui racontaient ce qu’il s’était passé dans l’avion, puis elles m’embrassèrent toutes les deux sur les joues, et s’en allèrent en me faisant des signes de la main. Ma mère me serra à nouveau contre elle, puis elle me dévisagea, je relevais son expression de surprise quand elle me regarda dans les yeux, je ne savais pas qu’ils étaient d’une couleur spéciale à ce moment-là, je ne le compris que bien après. De plus, je débarquais coiffé comme j’en avais l’habitude, j’avais des nattes et des perles fixées à mes cheveux avec du fil de couleur, d’ailleurs, mes cheveux étaient beaucoup trop longs pour un garçon de mon âge dans un pays occidental, ils m’arrivaient aux reins... Elle articula lentement des mots en anglais, certainement pour dire « je suis maman, tu vas vivre avec moi maintenant », puis elle me paya un sandwich et un soda.

En sortant de l’aéroport de Marignane, je fus agréablement surpris par la chaleur, on était au mois d’avril, et il faisait doux, ce fut ma première sensation agréable sur le sol français, puis une odeur de pin et de romarin apaisa mon anxiété pour de bon. Elle me fit monter dans sa BMW Premium gris métallisé, aux sièges en cuir noir et au tableau de bord décoré de boiseries sombres. Je découvrais le luxe. Sur le périphérique qui fait le tour de la ville, je voyais de près les immenses bâtiments marseillais qui me paraissaient cent fois plus grands que ceux de Salt Lake City que j’avais aperçus au loin la veille seulement.

Elle m’emmena à la grande préfecture de Marseille. Un bâtiment comme je n’en avais jamais vu, avec ses allégories de Justice et de Liberté qui jetaient leurs regards graves sur les passants depuis leurs piédestaux de marbre blanc. J’étais intimidé par tous ces gens qui allaient et venaient autour de moi, ces bruits de voitures, le jacassement des pigeons et leurs bruissements d’ailes. C’était la première fois que je marchais dans une ville, et tous ces visages qui défilaient sur les trottoirs… Dans les services de police de la préfecture, des hommes en uniforme bleu me mesurèrent, prirent mes empreintes et interrogèrent ma mère pendant une heure. En sortant du bâtiment, j’étais tellement fatigué qu’à peine assit sur le siège avant passager de la BMW, je m’endormis à point fermé, bercé par les vibrations de la voiture.

Je fus réveillé par le bruit sec du frein à main. J’ouvris les yeux en sursaut, ma mère tourna la tête vers moi et me souhaita, semblait-il, la bienvenue dans ce qui allait devenir ma nouvelle maison. Je descendis maladroitement de la voiture et écarquillai les yeux d’émerveillement, le jardin était couvert de pelouse verte, des plates-bandes de tulipes multicolores fleurissaient sous les fenêtres, au fond de la cour, un énorme cerisier en fleur parfumait l’air et j’entendais des chants d’oiseaux inconnus. Elle me fit signe de la rejoindre devant la porte d’entrée. La maison était sur trois étages, avec des balcons et de grandes fenêtres en verre muni de volets, ce qui était nouveau pour moi, d’où je venais, les fenêtre étaient à guillotine. Les murs de la maison étaient en briques de pierre blanche et son toit recouvert de tuiles en terre cuite. Sur le côté de la maison, il y avait deux portes de garage et les branches d’un gros noisetier aux fleurs jaunes dépassaient de derrière. Elle m’introduisit dans le hall d’entrée, un large couloir avec une petite table basse de style asiatique près de la porte, sur laquelle était posé un bouquet d’arums dans un vase en verre soufflé à la bouche, nuancé en plusieurs tonalités de bleu et de vert. Puis elle me mena au salon, une pièce vaste et claire, d’immense baies vitrées, une télé plate accrochée au mur, des fauteuils et un gigantesque sofa en cuir beige, des consoles en bois tropicaux de style colonial. Ce lieu me paraissait irréel.

C’est alors que je l’ai vu. Au milieu de cet univers coloré dont il est tout de suite devenu le centre à mes yeux. Il a sauté du canapé, sautillant vers moi pour me serrer dans ses bras sans crier gare. Je n’avais jamais rien vu d’aussi beau. Un visage parfaitement ovale imprégné de jeunesse et d’innocence, la peau dorée des métissés, des yeux en amande d’un bleu profond nuancé d’éclat de vert autour de la pupille et des cheveux blonds qui lui tombaient dans les yeux. Il portait un t-shirt à longues manches bordeaux sur lequel était brodé un motif urbain et un pantalon baggy marron clair. J’étais sous le charme, tout comme les enfants ont un amoureux ou une amoureuse, je tombais immédiatement amoureux de lui, un coup de foudre... Pur. Je l’aimais pour tout ce qu’il était sans savoir ce que cela pourrait un jour signifier.

Il parlait très vite, me touchait les tresses dans mes cheveux, s’exclamait en croisant mon regard. Il me prit par la manche et me fit visiter la maison, j’étais captivé par ses mains, ses lèvres qui remuaient et prononçaient tous ces mots inconnus. Je respirais son parfum doux, fixais ses petites mimiques… Je le trouvais adorable, tellement mignon… Il m’emmena dans ma nouvelle chambre et me montra l’armoire, le bureau et l’étagère remplie de livres. D’un coup, il se tourna vers moi et me fit comprendre son nom, il s’appelait Johann Parker, j’ai prononcé ce mot dix fois comme si je buvais du miel.

La rencontre avec mon demi-frère m’avait enchanté, c’est lui qui m’a boosté le moral malgré mon deuil et le déracinement, j’ai eu envie d’appartenir à son monde et je me suis donné à fond dans ce sens. Ma mère n’avait pas le temps pour s’occuper de nous, c’est la nounou thaïlandaise de Johann qui lui avait appris les bonnes manières. Elle s’appelait Boon-Mee. C’était une femme maigrichonne dans la soixantaine, elle portait souvent des tenues traditionnelles de son pays et se coiffait toujours de la même manière, un énorme chignon au sommet de sa tête. Elle était assez stricte mais très ouverte d’esprit. C’est elle qui m’emmena acheter des vêtements, des choses très simples, des jeans et des t-shirts. En respect pour mes origines, elle ne me coupa pas les cheveux trop courts, elle me fit un carré droit, j’ai gardé cette coupe jusqu’au lycée. Ma mère avait engagé une armée de professeurs et de précepteurs pour combler toutes mes lacunes. J’étudiais du lundi au vendredi, de huit heures à quinze heures au début, par la suite, j’étais tellement enthousiaste, que mes professeurs durent se résoudre à faire des heures supplémentaires, je m’arrêtais alors à l’heure du dîner. J’ai appris à calculer, à écrire et à parler le français courant en six mois. Ensuite, j’ai dévoré la politique européenne et les atlas géographiques. J’ai commencé à apprendre l’anglais et l’allemand, tout en continuant d’étudier les maths, la physique et la chimie.

Mes professeurs étaient dépassés, ils en parlaient à ma mère pour qui cela n’avait rien d’extraordinaire, j’apprenais vite, pas de quoi en faire un flan. À mon arrivée, je ne parlais pas un mot de français et je ne savais pas dissocier le A du B, un an plus tard, j’avais le niveau d’un élève de seconde en lycée général. On me fit pourtant commencer l’école à partir de la cinquième. Comme je m’ennuyais en cour, je lisais des magazines scientifiques et buvais tout ce qui touchait de près ou de loin aux quasars et à la formation des étoiles.

Le jour où j’ai ouvert un livre pour la première fois m’introduisit dans un univers fantastique. Ce n’était pas le même plaisir que grimper à un arbre. Les chiffres, les données et les théories sont inépuisables et je m’y plongeais avec délectation. Ma mère partait souvent en voyage d’affaire, je ne la voyais qu’en coup de vent et si elle ne voyageait pas, elle était scotchée au téléphone.

Je m’arrêtais d’étudier aussitôt que Johann me sollicitait. Le plus souvent, c’est lui qui me tirait hors de mes livres, il entrait dans ma chambre avec son petit arc en mousse et son mini carquois dans le dos : « Thomas, tu viens jouer aux indiens avec moi ? » Je ne lui ai jamais rien refusé, je craquais dès qu’il prenait sa tête de cocker. S’il inclinait la tête légèrement, levait vers moi son regard doux et croisait les bras dans le dos, je cédais immédiatement. Il m’est arrivé de désobéir à Boon-Mee pour ses beaux yeux. Rien de terrible bien sûr, j’étais très docile à l’époque, mais quand il s’agissait de Johann, je me transformais en cœur d’artichaut, s’il venait à me bouder, je n’en fermais pas l’œil de la nuit.

Puis vinrent les jeux vidéo. J’étais en dernière année de collège la troisième et lui entrait en sixième. Je n’ai jamais eu d’amis à l’école, les autres gamins m’intimidaient et je préférais réfléchir sur « La très brève relation de la destruction des Indes de Bartolomé de Las Casas », que de collectionner des cartes de jeu de rôles… Ce livre écrit en 1552 par un prêtre dominicain, rapporte le génocide des amérindiens, l’arrivée des conquistadors, leur mentalité et leur barbarie. Croyez-moi, ce n’est pas le genre de livres qu’un gosse de quatorze ans est censé lire, j’écumais de rage en lisant les passages où l’on attachait ces malheureux à des barbecues géants pour les faire griller vivant, les femmes que l’on éventrait et les enfants que l’on empalait. Je m’esseulais dans les escaliers du bahut, imaginant l’horreur, je me sentais si ignorant de l’histoire de mon continent d’origine et de ses peuples.

Cette année-là, l’adolescence aidant, j’entrais dans une crise identitaire. J’épluchais tout ce qui touchait de près ou de loin au génocide des amérindiens, puis je réfléchissais au sort des esclaves noirs. Au fur et à mesure que j’étudiais l’Histoire, je m’aperçus qu’aux quatre coins du monde, les humains se méprisaient, se massacraient et ça me rendait malade. Et si moi aussi j’étais habité par cette cruauté, par cet orgueil ? Et si la violence sommeillait au fond de mes tripes ? Et si j’étais capable de couper les deux jambes d’une vielle femme à coup de machette comme cet enfant soldat du Rwanda ? Et ces femmes que l’on jetait en pâture aux soldats chinois et qui se faisaient violer cinquante fois par jour, est ce que moi aussi je suis capable d’un tel acte ?

Je cherchais des réponses chez les philosophes, « l’homme est un loup pour l’homme » disait Plaute, puis Hobbes. Je devenais pessimiste et très vite je me sentis attiré par la music rock, le métal, les groupes dit goths, bref, je me laissais séduire par les sentiments rebelles et par la mélancolie de leurs chansons. J’ai alors recommencé à me laisser pousser les cheveux, je m’habillais en noir, mettais du vernis noir sur mes ongles, je mettais parfois du khôl sous mes yeux et adoptais définitivement les bottes cloutées.

Le reste du collège me voyait comme un mec bizarre et mes notes étaient en chute libre puisque je ne m’intéressais absolument pas aux cours. Je m’isolais dans les escaliers les moins fréquentés et je lisais. Toutefois, mon lieu de repli offrait une bonne vue d’ensemble de la cour de récréation, cela me permettait de jeter un œil de temps à autre sur Johann. Lui n’avait pas le moindre problème pour se faire des amis, il était très sociable et tellement mignon. Il est très vite devenu le chouchou de toutes les filles, même les filles de ma classe parlaient de lui. À la fin des cours, certains n’en revenaient pas de nous voir monter dans la même voiture.

Johann me reprochait souvent d’être introuvable, il me harcelait pour que je lui dise où je me réfugiais pendant les pauses. Alors je lui proposais de lui dire s’il arrivait à me battre aux jeux vidéo, il n’a jamais gagné. Avec le recul, je me dis que c’était de la triche, avec ma capacité d’anticipation, il n’avait aucune chance. À l’époque, il avait onze ans et moi quatorze. J’avais dépassé ma mère en taille et lui était toujours aussi petit. J’adorais lui tapoter sur la tête, le voir grimacer et raconter les histoires qu’il lui arrivaient avec les autres gamins. J’étais son grand frère et ça me rendait heureux, j’étais heureux, vraiment heureux. Pour rien au monde je n’aurais voulu que ça change.
L’année scolaire terminait, et j’avais « travaillé » juste assez pour monter en seconde. Johann passait ses vacances en invitant ses copains à la maison ou se faisait déposer chez eux, il passait ainsi ses journées avec eux et le soir, il me regardait jouer aux jeux vidéo sur la télé du salon quand on ne mettait pas un film.

C’est à cette époque que l’Enfer a commencé. Le jour où j’ai pris conscience de mes deux plus grandes passions, le jour où j’ai ramené un jeu d’horreur interdit aux moins de seize ans à la maison. Ce soir-là j’étais enthousiaste car ce jeu était très réputé pour sa qualité graphique et pour son ambiance sonore soignée. Frissons garantis. J’ai mis le cd dans la console et j’ai lancé une nouvelle partie. Johann est venu s’asseoir sur le sofa à côté de moi, enroulé dans sa couette. Il était très frileux, lui était dans une couette et moi en bermuda. À aucun moment il ne m’est venu à l’esprit que les zombies, les moitiés de corps qui volaient aux quatre coins de l’écran géant et les monstres couverts de yeux exorbités auraient pu choquer son âme sensible. J’étais trop occupé à mitrailler toute cette chair morte virtuelle. Quand j’ai éteint la console, il était pratiquement une heure du matin. On s’est levé et on est monté se coucher. Je me suis laissé tomber sur mon lit en croix et j’ai fermé les yeux, cinq minutes plus tard, Johann entrait dans ma chambre, toujours enroulé dans sa couette. Je levais la tête de l’oreiller.
- Qu’est ce que tu veux ?
- Je peux dormir avec toi ?
- Quoi ?
J’étais surpris, il n’avait jamais demandé à dormir avec moi.
- S’il te plait…
Il m’implorait à présent. Je me redressais et le regardais dans la pénombre.
- Qu’est ce qui ne va pas ?
Il approcha et je me rendis compte qu’il tremblait.
- Johann qu’est ce qu’il y a ?
Je commençais vraiment à m’inquiéter…
- J’ai peur des monstres ! J’ai peur que les zombis viennent me bouffer !
Il pleurait. Je réalisais ma connerie, jouer à ce jeu devant lui qui n’avait jamais vu le moindre film d’horreur de sa vie et pour qui le plus effrayant des monstres était l’ogre du Petit Poucet. Je m’en voulais, tout en riant intérieurement de sa couardise.
- Hé mais t’as quel âge ? T’es pas un peu grand pour flipper comme ça devant un jeu vidéo ?
- S’il te plait Thomas…
Je voyais à peine ses yeux dépasser de la couette.
- Aller, viens.
Il monta sur mon lit s’allongea du côté du mur pour être le plus loin possible de la porte. À mon tour, je m’allongeais sur le dos, il se colla à moi aussitôt. Même sans drap j’avais chaud et lui venait se coller à moi, son corps brûlant enroulé dans une couette ! Je le repoussais du bras, il revenait de plus belle.
- Johann tu me chauffes !
- Mais je veux juste tenir ton bras…
- Non ! Tu restes dans ton coin et tu dors !
- Mais Thomas, si je ne serre pas quelque chose dans mes bras, je n’arrive pas à dormir !
- Prends ton oreiller alors !
- Mais sur quoi je pose ma tête après ?
Avant de m’énerver, je réfléchis cinq secondes, le plus calmement possible.
- Tu veux que j’aille chercher ta peluche dans ta chambre ?
- Non s’il te plait ! Reste avec moi !
Sa voix était si implorante, j’imaginais son expression dans le noir.
- T’es chiant !
Je reposais le bras sur le lit, il l’attrapa et mon bras se retrouva entre la couette chauffée et son corps brûlant. J’avais l’impression que mon bras était dans un sauna. Je soupirais, il suffisait d’attendre qu’il s’endorme et je le récupérerai. Mais il se collait à moi, il me chauffait tellement, j’avais l’impression d’avoir un radiateur dans mon lit. Au bout d’un moment, je tentais d’enlever mon bras. Il resserra aussitôt son étreinte. Sale gosse. Je fermais les yeux, je finirais bien par m’endormir… Habituellement, je ne me souvenais pas de mes rêves, mais ce soir-là, j’allais m’en souvenir et les soirs suivants aussi.

Je me réveillai au milieu de la nuit, trempé de sueur. J’arrachai mon bras de l’étreinte de Johann. Il ne bougea pas, il dormait profondément. J’avais le souffle court, la sueur perlait sur moi à grosses gouttes. J’eus une sensation désagréable, une espèce de malaise écoeurant, je posais ma main sur mon ventre horrifié par ce que j’allais y trouver. Mes doigts rencontrèrent un liquide poisseux, je compris tout de suite ce qu’il m’était arrivé et ça me rendait fou.

Je m’étais déjà réveillé quelques fois avec une trique d’enfer, mais je n’avais encore jamais eu d’éjaculation nocturne et cela m’arrivait alors que mon petit frère âgé de douze ans dormait à côté de moi. J’essayais de rassembler mes idées et de rattraper mon rêve avant de ne plus pouvoir m’en souvenir, il revenait petit à petit. Un canapé, une blonde, un lit, Jo… Je me levai d’un coup et me précipitais dans la salle de bain, j’ouvris le robinet d’eau froide et me mis dessous. Je me suis mis à labourer ma peau avec mes ongles. J’avais la sensation d’un énorme vide à la place de l’estomac, comme si tout se dérobait sous moi, j’étais choqué. C’était un rêve, on ne peut contrôler leurs contenus, ce ne sont que des images de l’inconscient. J’essayai ainsi de me déculpabiliser, un rêve, ce n’est pas la réalité. Après une bonne demi-heure sous l’eau froide, je sortais de la salle de bain calmé et pourtant encore mal à l’aise. Je ne pouvais pas retourner dans mon lit près de lui, j’avais peur et je ne savais pas comment nommer l’objet de mon angoisse. J’allais regarder la télé, j’allais passer la nuit à regarder la télé.

Je lâchai mon corps sur le canapé qui grinça en guise de plainte. J’attrapai la télécommande sous un coussin et mis une chaîne au hasard. C’est comme ça que je suis tombé dans le Muai Thaï. J’ai regardé ces enchaînements de coups, j’ai écouté les bruits d’impact, j’ai ressenti la hargne, la fureur, la puissance, la perfection. J’avais trouvé mon univers.
Certains s’expriment avec des mots, avec des sons ou des images. J’allais m’exprimer avec ma rage.

J’ai parfois du mal à me convaincre que j’existe réellement… C’est comme si mon esprit cherchait continuellement à s’évader de ma tête.�

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