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Twilight
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Genre : Drame, Romance
Format :

Informations édition :

Auteur : Lily S. Mist
Illustrateur : Ziro
Editeur France : LSMist
Première éd. : 2010

Recommendations :

Age conseillé : +16
Prix public : 15,99 €

Compléments :

Nombre de tomes : 1
Nombre de pages moyennes : 595

0 fav.

SYNOPSIS :

Sur qui peut-on compter pour trouver un sens à sa vie ?
Sa famille, Zach l’a perdue depuis qu’il s’est fait chasser de chez lui. Son meilleur ami, il a disparu au moment où il avait le plus besoin de lui.
Seul dans un endroit étranger, à chercher la raison de son existence, il va découvrir que certains sont prêts à l’aider : des inconnus, disposés à lui offrir un nouveau départ, et une chance de guérir enfin les blessures de son passé.

EXTRAIT :



Chapitre 1

— ZACH !

Mauvais timing. Je m’écarte d’un bond de mon camarade de jeu et cherche un moyen de couvrir mes actions mais là, c’est vraiment trop tard.

Non père, je n’embrassais pas ce garçon, je me suis cogné contre ses lèvres.

J’ai au moins le réflexe de remettre mon tee-shirt en quatrième vitesse avant que mon père ne m’attrape violemment par le bras pour me traîner en bas. Alors qu’il me jette sur le canapé, je soupire intérieurement en entendant les pas précipités de mon ex-compagnon qui se faufile à l’extérieur.

— Zachary, qu’est-ce que c’était que ça ? crie mon père, incapable de contenir sa colère.

Mais plus que de la colère, c’est un profond dégoût qui transparaît sur son visage. Rien d’étonnant, je connais ce regard, trop bien d’ailleurs. Pourtant mon cerveau en ce moment envisage le fait que ça risque d’être la dernière fois que j’en suis le spectateur.

— Je crois que c’était clair, non ?

Je décide d’opter pour la vérité sans détour, puisque de toute façon, je n’ai aucune excuse valable.

— T’es un foutu pédé !

— Dans les grandes lignes, avoué-je tristement en baissant la tête.

— Tu vas changer, et MAINTENANT, sinon je ne veux plus te voir ici, TU M’AS COMPRIS ? hurle à nouveau mon père en serrant ses poings.

— J’ai compris, je fais mes valises.

Qu’est-ce que ça peut faire maintenant ? Ici ou ailleurs, ça sera pareil. J’essaye de peser le pour et le contre à toute vitesse : si je pars, plus de maison, plus d’argent, plus de nourriture ; mais si je reste, ce sera l’enfer, sans compter que les coups vont redoubler de violence. Tant pis, plus de maison, plus de maison.

Avant que je ne n’aie le temps de me lever, mon père m’attrape brutalement par le bras pour m’envoyer une gifle cinglante de sa main libre. Réflexe conditionné, je me recroqueville pour protéger mon visage et mon ventre, là où ça fait le plus mal. Je sens les coups s’abattre sur mon dos et mes bras, et même si je cherche à me débattre il doit être au moins dix fois plus fort que moi et me maintient sans grande difficulté.

Comme d’habitude, c’est généralement lorsque je perds le compte qu’il s’arrête. Je préfère ne pas entendre les insultes qu’il me profère, jongler avec ma douleur est bien suffisant pour le moment. Je me relève péniblement et titube jusqu’à l’escalier, pour le monter presque à quatre pattes tellement mon dos me fait souffrir. Je l’entends crier quelque chose comme « Je ne veux plus revoir ta sale gueule » avant de fermer la porte de ma chambre derrière moi.

Je sais que je n’ai pas beaucoup de temps, si sa rage prend le dessus il peut encore me balancer dehors avant que je n’aie le temps de prendre quoi que ce soit. Tant pis pour la douleur, j’attrape le grand sac de sport noir au fond de mon placard et commence par y fourrer mes vêtements, la quasi-totalité compte tenu de leur nombre réduit, puis tout ce qui me tombe sous la main : mes CDs, quelques livres, des vieilles partitions qui me sont chères, des affaires de toilette. Mes photos, celles de maman qu’il brûlerait s’il mettait la main dessus. Le plaid noir qui me sert de dessus de lit.

Le sac est à peine plein, mais je m’en contente ; chaque seconde peut être la dernière. Bon sang, j’avais toujours entrevu ce moment, celui où je serais viré de la maison pour l’une ou l’autre de mes erreurs, mais dans ma tête c’était tellement mieux organisé…

Il ne reste plus qu’une chose à laquelle je tiens, une dernière petite chose avant que je parte à jamais de cet Enfer. J’enfile ma veste et jette mon sac sur mon épaule avant de sortir de la chambre, étonné de constater que mon père est resté en bas.

Descendre l’escalier s’avère plus aisé que l’inverse, heureusement. Mais alors que je fais quelques pas dans le salon, mon cœur s’arrête. Le bruit que j’entends, cet affreux bruit… Le son du bois qui se fend, des cordes arrachées qui claquent contre les murs. Non, je ne peux pas y croire, je ne veux pas, mais en un instant le sort est jeté. Mon père se tient devant moi et me lance un éclat de bois verni, qui m’atterrit entre les mains. Le dernier morceau de mon violoncelle.

Pas ça, non…

Mon père rit cruellement en voyant les larmes percer au coin de mes yeux et franchit les quelques pas qui nous séparent pour me pousser violemment en arrière. Je parviens à me stabiliser in extremis et il en profite pour m’attraper par le poignet pour me traîner jusqu’à l’entrée, avant de me jeter dehors.

Je voudrais dire quelque chose mais ma voix est morte, tout comme ma conscience, et la seule chose que je peux encore faire est de rester planté là, serrant l’éclat entre mes doigts.

Est-ce que je respire encore ? Ah oui, ouf. Il faut… ah, il faut s’activer maintenant, ne pas mourir ici. Ce premier jour de liberté doit être un jour de gloire, pas de chagrin.

Mon corps passe en mode automatique tandis que mon instinct prend le dessus, me guidant à travers les rues encombrées de feuilles mortes, vaguement conscient de la lumière qui baisse. J’essaye de retrouver les plans d’évasion que j’avais autrefois mis au point dans ma tête mais pour l’instant, tout y est beaucoup trop confus.

Une possibilité traverse mon esprit, celle de trouver refuge quelque part avant de refaire ma vie, et j’appelle un par un les contacts de mon répertoire de téléphone. Mais petit à petit, les réponses finissent par toutes se ressembler, de fausses excuses pour me faire comprendre que je ne suis pas le bienvenu. Étonnant comment une personne qui avait sa langue dans votre bouche quelques minutes auparavant peut montrer de la réticence à vous accueillir chez lui pour la nuit.

Au moins c’est clair, je suis seul pour me débrouiller à me sortir de cette situation.

La deuxième brillante idée qui pénètre le brouillard de mon cerveau est celle de retrouver Ben. Mon meilleur ami, mon grand amour, qui est parti il y a deux ans pour suivre sa famille à l’autre bout du pays. Ben ne me laisserait jamais tomber, n’est-ce pas ? C’est de toute façon le seul auquel je peux me raccrocher pour l’instant.

Et Dieu sait si je m’y accroche de toutes mes forces.

— Est-ce qu’il y a un car qui va à Grenoble ?

La vieille dame à l’air aigri assise derrière le guichet de la gare routière me jette un regard suspicieux.

— Quelle âge tu as ?

Merde, depuis quand on tutoie les gens qu’on ne connaît pas ?

— Dix-neuf ans, rétorqué-je en brandissant ma carte d’identité.

— J’ai un départ dans une heure et demi, soupire la guichetière en désapprouvant visiblement ma manœuvre, sans pour autant demander quoi que ce soit sur les raisons de mon départ.

Bien que mes fonds soient maigres, j’ai encore de quoi me payer un billet de car, y gagnant par la même occasion un endroit chaud où passer la nuit. L’attente est longue, mais le soulagement de pouvoir me blottir sur un siège relativement confortable est suffisant pour en valoir la peine.

J’avais un bon espoir de pouvoir dormir, mais maintenant qu’il est deux heures du matin et que mes yeux sont résolument ouverts sur le sombre paysage qui nous entoure, je comprends que c’est peine perdue. Trop d’angoisse pour pouvoir fermer l’œil.

Les heures défilent aussi vite que les arbres autour de moi, sans que j’en sois réellement conscient. Ma léthargie n’est brisée que par de courtes haltes, qui ne me font ni chaud ni froid, et ce n’est qu’une fois Lyon en vue que le sommeil m’emporte enfin.

— Jeune homme, il faut descendre, m’interpelle alors une voix.

J’ai l’impression d’avoir dormi quelques secondes à peine mais une bonne heure s’est en réalité écoulée. Je sors sans faire d’histoire, escorté par le conducteur, et récupère mon sac dans la soute.

Il faisait déjà froid en partant, mais là c’est le summum. Même avec ma veste je sens le vent s’infiltrer sous mes vêtements et me glacer la peau. Il faut pourtant que je me dépêche ; pas le temps de s’attarder sur ce genre de détails. Le seul problème, c’est qu’il est à peine cinq heures du matin, et pas moyen de faire quoi que ce soit avant l’ouverture des magasins. Surtout que je dois encore trouver un moyen de transport jusqu’à la ville où habite Ben.

Au diable les conventions, je peux toujours faire du stop jusque-là !

Forcément, entre ma méconnaissance totale de cette ville et mon sens de l’orientation quasi-inexistant, je perds une bonne heure avant d’atteindre une route périphérique qui aille dans la bonne direction. Je me sens d’ailleurs plus idiot que jamais à me tenir là, le pouce en l’air, frigorifié et plein d’espoir qu’une âme charitable s’arrête pour m’emmener à destination.

Ai-je déjà dit que je suis chanceux ? Non, bien évidemment, puisque c’est loin d’être le cas. Vers six heures et demi, mes espoirs se sont envolés depuis longtemps, avec les quelques degrés que j’ai perdus en cours de route. Un crissement de pneus me réveille soudain, ceux d’une vieille 106 arrêtée à quelques mètres de moi vers laquelle j’avance avec hésitation.

— Vous allez où ? me demande un homme d’une trentaine d’année à travers la fenêtre ouverte.

Je lui donne le nom de la petite ville et à mon grand soulagement, l’homme me fait un petit signe de tête pour que j’embarque.

Mon sac calé entre mes jambes, je souris nerveusement à mon généreux sauveur et commence à me détendre grâce à la chaleur qui règne dans l’habitacle.

— Je m’appelle Stefan, m’informe-t-il soudain.

— Zach. Merci encore de m’avoir pris.

— Ah, t’inquiète. Je faisais souvent du stop quand j’étais plus jeune, je sais ce que c’est d’attendre désespérément que l’on s’arrête ! Tu étais là depuis longtemps ?

— Une heure, je crois.

— Avec ce froid ça ne doit pas être marrant, soupire Stefan en gardant les yeux fixés sur la route. Pourquoi tu vas là bas au fait ?

— Je vais voir un ami.

Je ne préfère pas m’attarder sur les détails ; être reconnaissant est une chose mais divulguer ma vie au premier venu n’est pas non plus dans mon tempérament.

La conversation ne dure pas très longtemps et après quelques minutes de silence, je m’endors malgré moi, la tête appuyée contre la vitre froide. Lorsque je me réveille, l’autoroute s’est changée en petite route de montagne sinueuse, bordée d’un paysage morne et glacé.

— Réveillé ? me lance Stefan d’une voix amusée.

Je grommelle vaguement en jetant un œil à ma montre : déjà huit heures, je ne pensais pas que c’était aussi loin…

— On est presque arrivé, m’informe-t-il.

— Je ne te fais pas faire un détour, j’espère.

— Non, je m’arrête dans une demi-heure à peine, un peu plus au nord. C’était un passage obligé, de toute façon.

Je suis peut-être un peu chanceux, après tout.

Stefan me dépose dans le centre-ville avant de m’abandonner avec un petit signe de la main. On dirait que tout est mort, ici. Il n’y a pas encore de neige et je suppose que dans ce genre d’endroit, tant qu’il n’y a pas de skieurs il n’y a pas d’activité. Il ne me faut pas longtemps pour trouver la poste, devant laquelle trône un banc où je m’installe. Autant tenter ma chance ici avant d’aller à la mairie : vu la taille de la ville, ils pourront sûrement m’aider à trouver la route de chez Ben.

Je sors ma console portable de mon sac, une de mes récentes acquisitions qui m’a coûté la quasi-totalité de mes économies mais a eu le mérite de me sauver de longues journées de solitude. Cependant, les batteries me lâchent au bout d’une dizaine de minutes, et d’ici que je trouve une prise électrique je suis bon pour sautiller sur place en attendant l’ouverture.

À peine la pancarte tournée, je me précipite à l’intérieur, ignorant le regard courroucé de la postière.

— Excusez-moi, je cherche la famille Olivier, ils ont emménagé ici il y a deux ans. Est-ce que vous pouvez me renseigner ?

— Vous parlez du couple de médecins ? me répond la femme, encore ennuyée par mon intrusion précoce.

Je me contente de hocher la tête, envahit par une légère sensation d’euphorie en songeant que mes chances sont plus que bonnes de retrouver mon ami.

— Je suis désolée mais ils ont déménagé, ça doit bien faire deux mois.

Quoi ?! hurle mon cerveau.

Je reste complètement pétrifié, incapable de réagir à la nouvelle. Non, ce n’est pas possible, il m’aurait prévenu, il m’aurait…

— Où ? parviens-je à articuler.

— Je ne peux pas vous donner ce genre d’information. Ils ne sont pas restés dans la région en tout cas.

Elle me fait signe de partir avec un petit geste agacé. Avant que je ne m’en rende compte, je suis dehors, mais soudain mes jambes me lâchent et je m’effondre le long du mur.

Non, non, non, ce n’est pas possible ! Je ne peux pas avoir fait tout ce chemin pour rien ! Je suis au milieu de nulle part ici, je ne connais personne… Et si je repartais ? Qu’est-ce qui m’attend, chez moi ? Retourner à la fac, avec ces hypocrites. Faire semblant d’être intéressé. Subir la colère de mon père… non, autant rester ici, autant recommencer à zéro. Je ne sais pas comment, je ne sais pas si j’y arriverai, mais il faut essayer, il faut que je m’en sorte, sinon… sinon, rien ne vaudra plus la peine, et peu importe ces questions.

Un sursaut d’énergie me remet sur pieds et je commence à traverser la ville pour prendre mes repères. Comme je m’y attendais, la plupart des boutiques sont fermées jusqu’à la saison. Un supermarché, deux hôtels-restaurants et deux brasseries, un salon de thé, un bar de nuit ; une boutique de sport et une de vêtements : voilà ce qu’il me reste. Peu d’alternatives pour trouver un travail, en somme. Surtout que pour me faire employer, il me faudra sûrement une adresse, et ce n’est pas avec les maigres cinq cent euros qu’il reste sur mon compte que je pourrais louer quelque chose. Bon sang, je n’avais pas pensé à ça non plus. Comment je vais faire pour me loger ? Je n’ai rien, pas d’argent de côté, personne pour me cautionner…

— Respire Zach, respire… murmuré-je pour me calmer.

Si déjà je prenais un café, ça irait sans doute mieux.

J’opte pour le salon de thé, qui me semble un peu moins glauque que ces vieilles brasseries, et pénètre à l’intérieur avec précaution. Il n’y a que deux femmes âgées pour clients, assises dans un coin de la salle. Le décor est chaleureux, un mélange de moderne et d’ancien qui donne un côté plus vivant qu’habituellement dans ce genre d’endroit. Un peu saturé en bois à mon goût, mais dans ces régions montagneuses je devine que le côté « chalet » n’est pas vraiment une option.

Incertain de la conduite à tenir, je m’assieds au comptoir, captivé par la plaque de verre qui le recouvre, à l’intérieur de laquelle sont soufflées diverses volutes teintées de couleurs fondues entre elles.

— Qu’est-ce que je vous sers ? me demande soudain un serveur.

Je sursaute violemment en m’arrachant à ma contemplation et fixe mon interlocuteur. Oh, my. J’ai devant moi une espèce de montagne, au moins un mètre quatre-vingt quinze de haut, deux fois plus large que moi et dont les muscles se dessinent plus qu’évidemment sous son tee-shirt noir. Il a cependant un beau visage, carré et souriant, avec de grands yeux bleus et des cheveux blonds qui tombent négligemment sur son front. Pas du tout mon genre de mec et pourtant, je me sentirais bien faire une exception.

Je sens que je rougis furieusement et l’homme me fait un grand sourire, comme s’il se doutait de ce qui me passait par la tête.

— Alors, vous voulez quelque chose ? répète-t-il.

Je murmure « un café, s’il vous plaît » en baissant la tête avec embarras.

Le serveur me fait un clin d’œil avant de préparer mon café devant moi, me le déposant dans un mug. Il appuie ensuite ses avant-bras sur le comptoir et se penche pour être à ma hauteur, visiblement déterminé à me faire la conversation.

— C’est rare de voir une nouvelle tête à cette période de l’année, dit-il toujours en souriant.

— Je venais voir quelqu’un.

Mon attitude distante trahit que je ne suis pas favorable à cette discussion, chose que mon interlocuteur semble volontairement ignorer.

— Pourquoi « venais » ?

— Il a déménagé.

— Ce n’est pas de chance, ça. Alors, qu’allez-vous faire ?

Bonne question ! Si je pouvais éviter de la ressasser, ce serait encore mieux.

— Je ne sais pas…

— Vous habitez dans le coin ? continue-t-il malgré mon air désespéré.

— Non. Je viens… de Bretagne.

Cette fois-ci, il me fait les gros yeux, visiblement surpris de ma réponse.

— Vous avez traversé tout le pays pour voir quelqu’un qui a déménagé ?

— C’est bien résumé, grommelé-je en songeant combien mon action était pathétique après coup.

— Je m’appelle Simon, dit-il soudain en me tendant la main.

Je la serre timidement en lui donnant mon nom. Est-ce que ce type ne s’arrête jamais de sourire ? Ça devient un peu embarrassant.

Soudain, une jeune femme fait son apparition, suivie par une délicieuse odeur qui fait malgré moi gargouiller mon estomac vide.

— Simon, j’ai fait des gaufres !

Elle s’arrête juste à côté de moi et me lance un regard étonné. Pas aussi étonné que le mien, en tout cas.

Elle a les cheveux mi-noirs mi-violets, attachés en une petite queue de cheval sur le côté de sa tête. Ses yeux d’un brun chaleureux sont entourés de khôl et sur son visage presque aussi pâle que le mien, je remarque qu’elle porte un piercing à la lèvre inférieure. Sa robe noire aux manches de dentelle laisse également apparaître un début de tatouage au décolleté.

— Hey, une nouvelle tête ! Tu veux une gaufre ?

Je hoche la tête par politesse et elle me tend une gaufre bien ronde, encore chaude, que je mâchouille distraitement. Simon en attrape une aussi et la jeune femme s’assied sur le tabouret près de moi.

— J’aime bien ton look, dit-elle avec un clin d’œil.

— J’aime bien le votre.

— Tu habites dans le coin ?

— Non, je…

Combien de fois vais-je devoir raconter ça ? Heureusement, Simon prend les devants et répète mes paroles à ma place.

— Je m’appelle Violaine au fait, ajoute-t-elle en me serrant la main à son tour.

— Merci pour la gaufre, réponds-je bêtement.

— Je t’en prie !

— Vous travaillez ici ?

— Pas vraiment, j’aide juste mon homme. Je bossais dans une boutique de tatouage à Lyon, mais il m’a fait déménager ici il y a trois ans pour qu’il puisse tenir le café.

— Vous me feriez un tatouage ?

Elle rit de bon cœur devant ma requête pleine d’admiration et écarte mes cheveux de ma tempe pour jeter un œil à mon oreille gauche, percée par quatre anneaux à différents niveaux du cartilage.

— Tu les as fait toi-même ?

Je réponds à l’affirmative avec une pointe de fierté.

— Celui à la langue aussi ? demande-t-elle en levant un sourcil.

— Non, pas celui-là. C’était un peu risqué…

Machinalement, je joue avec la petite boule de métal qui traverse ma langue, étonné qu’elle l’ait remarquée aussi vite. Je suppose qu’on ne peut pas tromper une tatoueuse.

— Est-ce que tu restes dans le coin ?

— Je ne sais pas, pourquoi ?

— Pour ton tatouage, tiens !

Je rougis un peu en songeant que pour une fois, on m’a écouté et pris au sérieux. La discussion se poursuit pendant quelques minutes, jusqu’à ce que des clients fassent leur entrée et qu’elle me laisse pour s’en occuper.

— Vous êtes mariés ? chuchoté-je à Simon, en me demandant comment deux personnes aussi différentes pouvaient être ensemble.

— Pas officiellement, mais plus ou moins, répond-il en me faisant un nouveau clin d’œil.

Je suis quelque part surpris de tomber sur des gens aussi sympathiques dans un petit bourg mais au moins, c’est une bonne surprise. Peut être que tout n’est pas encore perdu.

Je prends congé en fin de matinée, conscient qu’il faut que je m’active si je veux trouver du travail, et pars faire le tour des magasins ouverts. Comme je m’y attendais, j’essuie refus après refus, seul le magasin de vêtements me laissant un espoir de travail à mi-temps, mais pas avant le début de la saison. Ce qui me laisse deux mois sans rien faire, et je doute pouvoir tenir aussi longtemps.

En désespoir de cause, je me décide à prendre le car pour aller jusqu’à la ville la plus proche. Il me faut plus d’une demi-heure pour y arriver et après y avoir passé près de cinq heures infructueuses, je reviens à mon point de départ, profondément désespéré.

Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? Qu’est-ce que je pensais accomplir en débarquant ici, sans sécurité et sans attaches ? Cela dit, des attaches… je n’en ai plus nulle part. Je n’arrive pas à faire le point sur les choses, ni à prendre le recul nécessaire pour réagir comme il faut. Tout ceci est trop brutal, je ne suis pas préparé à gérer ce genre de situation.

J’erre à nouveau dans les rues, jusqu’à ce que le soleil se couche, et m’arrête à l’hôtel le moins cher pour prendre une chambre. À ce rythme, mon budget sera à sec avant la fin de la semaine et il va rapidement falloir trouver une alternative.

D’ici là, je me noie lentement sous le jet brûlant de la douche, frottant mes membres engourdis pour chasser la fatigue de ces dernières quarante-huit heures. Si je pouvais rester dans cette douche à jamais… mais peu à peu, l’eau refroidit et je sors à contrecœur en m’enroulant dans une des serviettes rêches de l’hôtel. Mon reflet dans la glace m’arrache une grimace : j’ai le teint encore plus cireux que d’habitude et mes yeux gris sont cernés de poches.

Tant pis, je me glisse entre les draps et ferme les yeux, bien décidé à oublier mes problèmes le temps d’une nuit.

 

Maman, attention ! Non… Nooooooooooooooon !

 

Je me réveille en sursaut, couvert de sueur, et soupire en comprenant que j’ai encore fait ce cauchemar. Je prends une nouvelle douche pour me réveiller et jette un œil à ma montre, abandonnée sur le sol : huit heures. Quel mec normal se réveille à cette heure-ci lorsqu’il n’a rien à faire ?

Je suis bien tenté de passer la journée dans ma chambre, enfoui sous les couvertures à jouer avec ma console de nouveau chargée, mais le peu de conscience qu’il me reste me pousse à refaire mon sac pour partir de nouveau à l’aventure.

Le prix du petit déjeuner à l’hôtel me refroidit et j’opte pour un nouvel arrêt au café de Simon.

— Bonjour Zach, m’accueille-t-il avec un sourire chaleureux.

Rien que le fait d’avoir traversé le bourg pour rejoindre l’endroit m’a glacé et je frotte vigoureusement mes mains pour les détendre.

— Bonjour. Un café, s’il te plaît.

J’ai droit au même café que la veille, exactement comme je les aime, et soupire de contentement en songeant que ce moment sera sûrement le meilleur de ma journée. Mon ventre me crie qu’il n’a rien eu depuis la gaufre d’hier matin et je me résous à commander un petit déjeuner à Simon, qui me l’apporte en quelques minutes.

— Alors, tu as visité hier ?

— On peut dire ça.

J’ai bien peur que mon ton maussade ne soit un peu trop évident pour qu’il accepte cette réponse ; cependant, il n’insiste pas sur le sujet.

— Est-ce que tu comptes rester, alors ?

Son regard curieux tandis qu’il essuie des verres me retient de répondre catégoriquement.

— Est-ce qu’il y a des studios à louer dans le coin ?

Je le vois réfléchir avant de me répondre :

— Il y a des appartements que louent les skieurs pour la saison, mais toute l’année je ne sais pas. Ça dépend de ton budget.

Je me contente de faire une petite grimace : mon budget est quasi nul, là est tout le problème.

— Zach, je peux te demander pourquoi tu es là ?

Il s’est approché de moi, appuyé sur ses avant-bras comme hier et son visage à quelques centimètres du mien.

— Je te l’ai dit, je venais voir un ami.

— Mais pourquoi tu venais le voir sans prévenir ? Et pourquoi est-ce que tu trimballes ce grand sac ?

La conversation prend une mauvaise tournure qui me fait me crisper instinctivement. Simon l’a senti et me sourit gentiment dans un effort de ne pas me brusquer.

— Écoute, je ne fais pas une enquête. Je suis juste curieux. Tu n’es pas obligé de me répondre…

— Je suis parti de chez moi.

C’est sorti tout seul et maintenant, je me sens à la fois soulagé et terrifié. Simon n’a même pas l’air surpris, hochant simplement la tête en signe de compréhension.

— Enfin, je… je ne suis pas vraiment parti, on m’a mis dehors.

Je n’ai pas spécialement envie qu’il pense que je ne suis qu’un adolescent colérique.

— Pourquoi tes parents t’ont mis dehors ?

— Un désaccord, soufflé-je pour ne pas rentrer dans les détails.

— Et maintenant tu es à la rue ?

La tournure est de plus en plus mauvaise et je ne sais pas quoi dire pour le persuader de ne pas s’apitoyer sur moi.

— Quand j’aurais trouvé un boulot, je…

Je quoi ? Merde, dans quoi je me suis embarqué…

— Je dois y aller, à plus.

Sans lui laisser le temps de répondre, je dépose l’argent sur le comptoir et file à l’extérieur, m’enfonçant dans les petites rues pour le dissuader de me rattraper. Je suis majeur de toute façon, qu’est-ce qu’il peut me faire ?

Un coup d’œil à mon portefeuille m’indique qu’il ne me reste plus qu’une vingtaine d’euros en liquide, signe qu’il est temps que je retire de l’argent de mon compte. Je m’arrête devant la poste mais au bout de quelques minutes, la machine m’informe que l’opération a été refusée. Je réessaye, en vain.

Non, non, non ! Mais qu’est-ce qui se passe, maintenant ? C’est quoi cette poisse qui me suit ? J’ai besoin de cet argent et j’en ai besoin maintenant ! Je sens la panique me saisir et m’appuie sur le mur pendant quelques instants, histoire de regagner mes esprits.

Le constat est le suivant : je n’ai pas de quoi dormir une nuit de plus à l’hôtel et pas de quoi reprendre le car pour rentrer. Rentrer où, de toute façon ? Je n’ai plus de maison à présent, je suis coincé. Et soudain, la pensée que je vais probablement mourir ici infiltre sournoisement mon esprit. Je la chasse brutalement pour ne pas que la panique me gagne à nouveau et décide d’aller faire un tour au petit supermarché du coin, à la recherche de petites annonces.

Assis au fond du magasin pendant plusieurs heures, j’épluche les journaux et note sur un morceau de papier les annonces qui m’intéressent. C’est finalement le regard courroucé d’un employé qui me pousse à quitter les lieux, après avoir acheté un sandwiche, une brique de lait et une paire de gants qui me coûtent la moitié de ce qu’il me reste.

Je trouve un parc non loin de là et m’installe sur un banc pour passer quelques coups de fil. Il ne faut pas longtemps avant que toutes mes alternatives ne soient épuisées et dans un élan de désespoir, j’appelle chez mon père, laissant un message un peu trop suppliant à mon goût sur le répondeur où je lui demande de me rappeler. Sur ce, un petit bip retentit, m’informant que ma carte est épuisée, et je me force à respirer doucement pour ne pas fondre en larmes.

Qui pourrait croire qu’en un instant, son insouciante petite vie basculerait dans un gouffre sans fond ? Peut-être pas si insouciante que ça, cette vie. Je n’ai pas oublié ce que c’est de me faire rouer de coup pour un oui ou un non, d’attendre désespérément que mon père fasse des courses en grignotant des céréales pendant des jours. Mais au moins j’avais un toit, j’avais ce qui ressemblait à des amis, j’avais une vie, quoi.

Aujourd’hui, il ne me reste plus rien.

Le soir tombe lentement sur la ville. Je sors de mes pensées pour rejoindre la civilisation, m’arrêtant devant le bar de nuit qui vient d’ouvrir pour y entrer avec appréhension. À ma grande surprise, il y a déjà du monde, cinq ou six personnes réparties dans la salle. Le bar lui-même n’est pas du tout comme je l’aurais imaginé : la lumière y est faible, diffusée par des spots disséminés au plafond. Le mobilier, quant à lui, est assez bizarre ; en dehors des box en cuir noir, de profonds fauteuils violets entourent d’étranges tables à damiers noirs et blancs. Sur le comptoir du bar, surplombé d’un néon de lumière noire, je remarque une plaque de verre qui ressemble étrangement à celle que possède Simon.

En deux mots, je suis déjà amoureux de l’endroit.

Incertain de la marche à suivre, je me dirige vers le bar pour commander. Le barman est de dos, occupé à préparer un cocktail pour un autre client. Je l’observe discrètement, fasciné par sa chemise noire aux manches retroussées et son jean délavé qui le moule de manière provocante. Lorsqu’il se retourne, déposant la commande sur le bar, il m’aperçoit du coin de l’œil et vient se planter devant moi.

— Qu’est-ce que je vous sers ?

À ce moment, mon cerveau court-circuite, et je reste planté bouche bée devant lui. Il est beau, d’une beauté sombre et froide qui me fait fondre. Un visage au teint légèrement bronzé, fin mais masculin, une bouche de sculpture, de courtes mèches brun-auburn qui tombent sur son front et ses tempes. Des yeux bleus, comme un verre de curaçao. Un bleu hypnotisant. Le masque de son visage s’effondre soudain et il lève un sourcil en se penchant un peu plus vers moi.

— À boire, je parlais, ajoute-t-il d’une voix basse dont l’agréable résonance me sort de mon mutisme.

J’ai dû lui répondre « une bière » car c’est ce qu’il dépose devant moi, quelques instants après. Je redescends d’un coup sur terre et me rends compte de mon comportement puéril, juste à temps pour déposer ma monnaie sur le comptoir et disparaître à l’autre bout de la salle.

Comment avoir l’air pathétique en trente secondes ? Venez prendre des cours avec moi. Quoi qu’il en soit, je me glisse dans un box dans un coin de la pièce et regarde avec intérêt le monde graviter autour de moi. Des femmes d’une trentaine d’années, en train de discuter autour de cocktails multicolores, non loin d’un groupe d’hommes plus âgés assis au bar. Puis deux couples, en grande discussion à quelques boxes du mien. Et ce maudit barman dont je ne peux détacher mes yeux. Il doit avoir une trentaine d’année, à peine. Je ne remarque pas de bague à ses doigts ; peut-être est-il célibataire, peut-être même gay…

Je sais que je me fais des films, comme toujours. Mais on ne peut pas empêcher un garçon de dix-neuf ans de fantasmer, n’est-ce pas ? Au moins, je ne me rumine pas mon angoisse pendant ce temps. La musique de fond, juste assez forte pour couvrir les conversations alentours, diffuse un air qui m’est vaguement familier : celui d’un vieux groupe de cold wave qui me fait penser à Violaine. D’ailleurs, toute cette déco me fait penser à Violaine, et je me demande si elle a quelque chose à y voir. Je suppose que dans ce type d’environnement fermé, les habitants sont suffisamment connectés pour interagir dans leurs activités mutuelles.

Quand on parle du loup...

Cette fois-ci, elle porte une robe d’un pourpre sanglant qui traîne au sol, et ses cheveux détachés tombent sur ses épaules partiellement dénudées. Elle grimpe sur un tabouret et en une seconde le barman est devant elle. Je la vois déposer un baiser sur sa joue et le regard ravageur qu’il lui renvoie me ferait tomber dans les pommes s’il m’était adressé. J’essaye de lire sur leurs lèvres, mais impossible de reconnaître le moindre mot de leur discussion animée. Au bout d’un moment, Violaine se retourne et m’aperçoit du coin de l’œil. Je lui renvoie le petit salut du bout des doigts qu’elle me lance, constatant que le barman me regarde lui aussi, d’un air impassible. Violaine et lui échangent quelques mots, probablement à propos de moi, et je brûle d’envie de savoir ce qu’elle lui dit. Mais je devine que Simon lui a parlé de ma petite escapade, et je me sens plus gêné qu’autre chose que la nouvelle se répande aussi vite dans le coin.

Le temps passe vite et je suis si bien dans ma petite alcôve chauffée que je me permets de fermer les yeux un instant. Lorsque je les rouvre, quelques heures plus tard, je tombe nez à nez avec le visage du barman penché sur moi.

— Je ferme, m’annonce-t-il.

Je me redresse en sursaut, le visage en feu, et rassemble mes affaires avant de partir, murmurant vaguement un mot d’excuse. Bon sang, je vais vraiment passer pour un clochard à m’endormir n’importe où, comme ça.

L’horloge de la mairie m’indique qu’il est deux heures du matin et je me décide à trouver un endroit où passer la nuit. Le vent s’est levé, plus glacé que la veille, tandis que je sers mon sac contre moi à la recherche d’un endroit abrité. C’est peine perdue ; il n’y a que des maisons, aucun parking, aucun endroit couvert. Je me résous à retourner dans le parc de cet après-midi et trouve un banc à l’ombre d’un arbre. Alors que je m’y installe, prêt à sortir mon plaid pour m’y enrouler, un coup de tonnerre retentit. Je n’ai même pas le temps de souffler qu’une pluie diluvienne s’abat sur la ville, me trempant à son passage.

Suis-je vraiment maudit ?

Cela ne sert à rien de sacrifier ma seule couverture ; je glisse mon sac derrière moi pour le protéger de la tempête et ramène mes genoux contre mon torse, gardant de mon mieux un maximum de surface au sec. Le tonnerre se fait une nouvelle fois entendre, suivi par un éclat de lumière violet qui me captive. On voit les montagnes au loin, dont le sommet disparaît dans les énormes nuages noirs qui couvrent le ciel. Un vrai paysage de carte postale.

Je ne peux pas m’endormir sous ce froid et la pluie ne cesse pas. L’arbre me protège à peine des gouttes, bien que cela ne serve plus à rien maintenant que je ruisselle des pieds à la tête. Je me demande ce que vaut ma vie, aujourd’hui. Pas qu’elle vaille grand-chose avant, mais désormais que je suis vraiment seul, qu’il n’y a vraiment plus rien qui me retient, que vaut-elle ? Pour autant, je pourrais bien mourir ici et maintenant, et cesser de me poser ces questions. Ma seule occupation restante est celle de lister dans ma tête la liste des choses que j’aurais aimé faire avant de mourir.

Voyager : ça c’est fait, je suis venu jusqu’ici. Faire un concert : ah, pour ça c’est trop tard, je n’ai pas pu sauver mon violoncelle des mains destructrices de mon bourreau. Aimer quelqu’un : pour ça aussi c’est trop tard. Je n’ai pas la force d’aimer quelqu’un, et surtout pas la force de me faire aimer. Faire l’amour : hum, ça c’est triste, mourir puceau. Mais je suppose que ça et l’amour vont de paire, en tout cas c’est comme ça que je le vois. Si je n’ai pas la force pour l’un, alors je préfère oublier l’autre.

Dans ma tête fusent toutes sortes de choses, les concerts où je suis allé, ceux où j’aurais aimé aller, les gens que j’ai connus, que j’ai détesté, que j’ai aimé. La façon dont Ben est parti alors que je m’apprêtais à lui faire part de mes sentiments. La façon dont j’ai flirté avec ces gens sans intérêt pour noyer ma peine. Combien j’ai cru qu’il me sauverait aujourd’hui. Seigneur, Ben, jusqu’au bout tu m’auras fait souffrir.

Finalement, un peu avant que le jour ne se lève, je sens ma conscience dériver et je m’effondre sur le banc, mes pensées divaguant sur ce beau barman à qui j’aurais aimé parler au moins une fois.

 

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